L'espace ecclésiastique en 1789

En 1789, le royaume de France compte 136 évêchés, répartis selon 18 provinces ecclésiastiques. L’archevêché de Bourges rassemble six d’entre eux dont Clermont, Le Puy et Saint-Flour. Ce sont ces derniers qui constituent le socle territorial de notre étude. Jusqu’au début du XIVe siècle, le diocèse de Clermont s’étend dans ses limites les plus septentrionales jusqu’aux portes de Moulins, et au sud jusque dans la Châtaigneraie cantalienne. Au total, il rassemble un millier de paroisses. En 1317, le pape Jean XXII lui soustrait les territoires les plus méridionaux afin de créer le diocèse de Saint-Flour. Désormais, le diocèse de Clermont compte 750 paroisses environ ; celui de Saint-Flour, près de 300. Le premier est composé de 15 archiprêtrés, le second de 5. Pour sa part, le diocèse du Puy rassemble un peu moins de 200 paroisses, réparties en 3 archiprêtrés ; la ville du Puy constituant une entité spécifique.

Une organisation complexe

Les évangélisateurs, dont la présence est attestée dans la région aux IIIe et IVe siècles, sont saint Austremoine pour l’Auvergne et saint Georges pour le Velay. Les sièges épiscopaux s’installent à Clermont dans le premier cas et à Ruessium (Saint-Paulien) dans le second. En Velay, l’évêché est transféré ensuite sur le mont Anis (Le Puy-en-Velay), vraisemblablement au cours des VIe et VIIe siècles. Il est plus délicat de définir les frontières des espaces réellement contrôlés par les évêques. En effet, les sources ne permettent guère de les connaître. Il est donc difficile d’établir les conditions de la mise en place des limites diocésaines. On suppose habituellement que celles-ci portent en héritage les cités antiques arverne et vellave.

Pour Clermont, on remarque l’étendue considérable du diocèse primitif qui comprend alors la totalité de la Basse et de la Haute-Auvergne, ainsi qu’une large moitié orientale du Bourbonnais. Cette importante extension territoriale contraste avec celle du Puy, d’une taille beaucoup plus modeste. Certes, la création du diocèse sanflorain, à l’époque médiévale, lui a soustrait une large bande méridionale depuis Aurillac jusqu’à Brioude. Le diocèse de Saint-Flour s’étend à la fois majoritairement en Haute-Auvergne mais aussi dans le bas pays puisqu’il englobe le brivadois. Celui de Clermont a également conservé des territoires en Haute-Auvergne dans la région de Mauriac. La carte réalisée a fait le choix de présenter la cartographie ecclésiastique à la veille de la Révolution. Il s’agit d’un héritage des premiers temps de la christianisation, avec ses évolutions survenues au Moyen Âge. Il faut s’intéresser au cas particulier du département de l’Allier. En effet, celui-ci relève à la fois principalement des diocèses de Bourges, de Clermont, et pour une moindre part de celui d’Autun.

Au regard de l’implantation des villes épiscopales, ces territoires sont parfois très éloignés de ces dernières. La remarque vaut particulièrement dans le cas clermontois. Les prélats mettent en place des circonscriptions intermédiaires, les archidiaconés et les archiprêtrés. Les premiers, hérités de l’époque médiévale, n’ont plus de réalités à la fin de l’Ancien Régime, contrairement au second. Le diocèse de Clermont en compte quinze, celui de Saint-Flour cinq et celui du Puy trois. Les archiprêtres, titulaires d’une cure du même archiprêtré, ne possèdent cependant aucune juridiction sur leurs confrères. Ils servent essentiellement de relais au pouvoir épiscopal, notamment en matière de visites des paroisses.

Pour autant, il peut subsister des incertitudes dans la composition des archiprêtrés. Par exemple, la paroisse de Chastel-sur-Murat est associée, selon les sources, soit à l’archiprêtré de Blesle, soit à celui de Saint-Flour. Ces rattachements fluctuants peuvent également avoir des incidences sur les limites des diocèses. Ainsi en est-il de l’appartenance du village de Buffières, dans l’extrême sud du diocèse de Saint-Flour. Annexe de la paroisse de Lacalm, dans le diocèse de Rodez, ce lieu relève toutefois en matière fiscale de l’élection de Saint-Flour dans la généralité de Riom. Afin de clarifier cette situation complexe, qui imbrique circonscription administrative et religieuse, Buffières est réuni à la paroisse limitrophe de La Trinitat en 1787 ; cette dernière relevant du diocèse de Saint-Flour. D’autres particularités, liées au droit canon, expliquent que certaines paroisses relèvent d’un archiprêtré déterminé mais que leur cure, comme bénéfice ecclésiastique, est associée à une autre circonscription. Ainsi, Saint-Bonnet-de-Salers fait partie de l’archiprêtré de Mauriac, tandis que sa cure est unie à celui de Rochefort.

En dépit de ces enchevêtrements territoriaux, il faut retenir que les circonscriptions ecclésiastiques sont d’une grande stabilité, et d’une certaine cohérence territoriale pour l’Ancien Régime. Depuis le Moyen Âge, la permanence des limites diocésaines l’emporte sur des modifications notables. Toutefois, en 1788, un projet de création d'un évêché à Moulins est envisagé. La Révolution y met temporairement un terme.

Le réseau paroissial

Sous l’Ancien Régime, la paroisse est à la fois une circonscription administrative et ecclésiastique, ce qui en fait la cellule de base de l’organisation religieuse et sociale. Une double identité qui lui donne toute sa dimension. À la fin du XVIIIe siècle, elle est parvenue au terme d’une évolution séculaire. La géographie paroissiale est étroitement liée à l’histoire de l’évangélisation. Elle s’instaure vraisemblablement entre les VIIe et IXe siècles. Les structures qui se mettent en place aux époques mérovingiennes et carolingiennes demeurent parfois sans changement pendant de longs siècles. Dans les villes, elles ne se fixent guère avant le XIIIe siècle. Les érections de nouvelles paroisses rurales, dès la fin du Moyen Âge, sont très exceptionnelles, de même que les suppressions. En moyenne, on n’en compte pas plus d’une dizaine par diocèse pendant toute la période moderne.

L’entité paroissiale présente plusieurs caractères. Il s’agit d’un espace, en théorie circonscrit, rassemblant une population autour de son église, dont le rattachement à un territoire spécifique est marqué notamment par le paiement de la dîme. C’est sur ce territoire que s’exerce l’autorité spirituelle du curé. Il assure le service divin : messe dominicale, fêtes solennelles…, administre les sacrements : eucharistie, au moins annuelle lors de la fête de Pâques, et confession ; mariage, mais plus encore extrême-onction et surtout baptême. Voilà pourquoi, l’église paroissiale abrite les fonts baptismaux, et jouxte le cimetière accueillant les défunts.

En dépit d’une norme clairement établie, deux cas de figure conduisent les autorités épiscopales à s’intéresser à la géographie ecclésiastique : lorsque les limites paroissiales ne sont toujours pas fixées ou quand elles sont sujettes à contestations. La création de nouvelles paroisses offre également un observatoire riche d’enseignements.

À Cournon, dans le diocèse de Clermont, deux paroisses aux limites non définies coexistent sous les vocables de saint Hilaire, et de saint Martin. Cette dernière, église collégiale, abrite un chapitre de chanoines. Les évêques ne cessent de s’inquiéter de cette situation. Celle-ci résulte du fait que, jusque dans les années 1660, le curé de Saint-Hilaire dessert également l’église Saint-Martin. Les chanoines établissent alors un second curé pour leur collégiale. Or les deux parties ne semblent pas s’être souciées de la délimitation de chacune des paroisses. En 1703, l’évêque note « qu’il arrive souvent de grands différents entre les paroissiens et même entre les deux curés, ne sachant point de quelles paroisses quelques habitants peuvent être. Ce qui a été souvent cause que les personnes sont décédées sans sacrements ». Pourtant, à la veille de la Révolution, rien n’est réglé. Le juriste Guillaume-Michel Chabrol signale que « les paroisses y sont personnelles et non réelles ; elles n’ont pas de territoires circonscrits et limités, mais les personnes qui sont nées dans telle ou telle paroisse en sont paroissiennes, quoiqu’elles fassent leur demeure dans l’autre ».

En 1728, l’évêque Jean-Baptiste Massillon, en tournée dans l’archiprêtré du Livradois, fait étape à Ambert. Il lui est fait part de dissensions entre plusieurs villageois de différents hameaux des paroisses d’Ambert et de Saint-Ferréol-des-Côtes. Après enquête, Massillon prend les dispositions suivantes : « ordonnons que les habitants de Boisserolle, le Ché de Boisserolle et Montsimon reconnaitront pour leur pasteur à l’avenir ledit curé de Saint-Ferréol et ceux d’Aubiniat ledit curé d’Ambert ». Le découpage préconisé par l’évêque est celui qui prévaut toujours aujourd’hui dans le cadre communal.

Toute érection de cure implique nécessairement le démembrement d’une autre paroisse, selon une procédure très précise. En 1767, la fondation de la paroisse de Jumeaux illustre le désir des habitants de bénéficier d’une « religion de proximité ». Jusqu’à cette date, le village relève de la paroisse d’Auzat. Tous deux sont situés au sud d’Issoire à proximité de l’Allier. Or les habitants de Jumeaux indiquent que le chemin les reliant à Auzat, « dominé par une chaine de montagnes, et coupé par trois ruisseaux, est souvent inondé par les torrents ». Par ailleurs, le village connaît une croissance économique et démographique rapide, en lien avec ses chantiers de construction de bateaux. La création d’une nouvelle paroisse vise donc clairement à aménager l’espace au service des fidèles.

L'organisation de l'espace paroissial de la ville du Puy et de ses alentours est originale. Les habitants d'Aiguilhe, du Monteil, de Charensac, de Brives et Chadrac relèvent respectivement des paroisses de la cathédrale, de Saint-Pierre la Tour, de Saint-Georges et de Saint-Agrève. Bien que ces paroissiens résident hors la ville, ils se rendent dans une de ces églises intramuros.

A. Bruel, Les diocèses de Clermont et Saint-Flour (détail), 1880

Le diocèse de Clermont, début XVIIIe siècle, Arch. dioc., 4Y 2 B

Plan du Puy au XVIIe siècle, détail de la carte du diocèse, J. de Font-Réaulx (coll. part.)

Source

Archives départementales du Puy-de-Dôme, 1 G 1077-93 (Procès-verbal visite pastorale, paroisse Saint-Martin, Cournon, 1703) ; 1 G 1087-17 (Procès-verbal visite pastorale, paroisse Saint-Jean-Baptiste, Ambert, 1728).

Archives du diocèse de Clermont, 4Y 2 B, Carte du diocèse de Clermont, début XVIIIe siècle.

Alexandre Bruel, Pouillés des diocèses de Clermont et de Saint-Flour du XIVe au XVIIIe siècle, Paris, Imprimerie nationale, 1880.

Guillaume-Michel Chabrol, Les coutumes du haut et bas païs d’Auvergne, Riom, 1784, t. IV, p. 220.

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